Le corps ne pense pas en chiffres. Il pense en affects.

Depuis près d’un siècle, la notion de schéma corporel traverse les champs de la psychologie et de la psychanalyse. Introduite par Paul Schilder en 1923, elle désigne « l’image tridimensionnelle que chacun a de soi-même ». Une définition qui, à première vue, pourrait sembler relever d’un simple traitement cognitif du corps : une sorte de cartographie interne, rationnelle, presque mécanique.

Mais réduire le schéma corporel à une opération d’intelligence analytique serait une erreur fondamentale.

Car le corps ne se construit pas comme un raisonnement logique. Il se construit dans la relation, dans l’émotion, dans le lien.

Le schéma corporel : une structure, pas un calcul

Le dictionnaire de la psychologie précise que le schéma corporel n’est pas une accumulation de données perceptives, mais une structure intégrative assurant l’unité du corps dans le mouvement et dans l’interaction sociale. Autrement dit : le corps n’est pas seulement perçu, il est habité.

Schilder lui-même le souligne : ce principe organisateur ne relève pas uniquement de processus cognitifs, mais d’une disposition affective, liée à l’investissement libidinal du corps — un investissement narcissique.

Dès lors, toute vision strictement analytique du développement humain montre ses limites. L’intelligence rationnelle peut décrire le corps. Elle ne peut pas expliquer comment on devient un corps.

Dolto : quand l’émotion donne chair au corps

Françoise Dolto apporte une distinction essentielle :

  • le schéma corporel serait commun à l’espèce humaine, structuré par l’apprentissage et l’expérience ;
  • l’image du corps, elle, est singulière, inconsciente, liée à l’histoire émotionnelle du sujet.

Là où l’intelligence analytique cherche l’universel, Dolto rappelle que l’essentiel se joue dans le subjectif, dans la trace laissée par les expériences affectives précoces.

L’image du corps n’est pas une donnée mesurable.
C’est une mémoire émotionnelle incarnée.

Ce que l’intelligence analytique ne voit pas

Dans la clinique — notamment auprès des enfants placés — une chose saute aux yeux :
le schéma corporel peut être globalement acquis, tandis que l’image du corps est profondément abîmée.

Ces enfants savent marcher, courir, se situer dans l’espace.
Mais ils se vivent comme laids, indignes, inexistants.

Pourquoi ?
Parce que les expériences fondatrices — regards, contacts, paroles, plaisir partagé — ont fait défaut. Le corps a été manipulé, intrusé, parfois idéalisé, mais rarement reconnu comme lieu d’un sujet.

Aucune intelligence analytique ne peut réparer cela.
Aucun protocole, aucun outil, aucun raisonnement.

Seule une intelligence émotionnelle, incarnée, relationnelle, patiente, peut permettre à l’enfant — puis à l’adulte — de réinvestir son corps comme un espace habitable.

Contenant, contenu : le corps comme frontière vivante

Caroline Goldman décrit deux phases essentielles :

  • la construction du contenu (expériences sensorielles, attachement, sécurité affective),
  • puis celle du contenant (limites, frustration, différenciation entre dedans et dehors).

Ces deux dimensions sont profondément corporelles.
Elles dessinent les frontières du sujet.

Un enfant dont les limites ne sont pas respectées n’habite pas son corps :
il le subit, il l’envahit, ou il s’en dissocie.

Encore une fois, ce sont les affects — et non l’analyse — qui structurent.

Intelligence artificielle, intelligence humaine : le vrai clivage

À l’heure où l’intelligence artificielle progresse à une vitesse fulgurante, la question se pose :
que restera-t-il de l’humain si l’on sacralise l’intelligence analytique au détriment de l’intelligence émotionnelle ?

La machine excelle dans le calcul, la logique, la prédiction.
Mais elle n’a pas de corps libidinal.
Pas de schéma corporel habité.
Pas d’image du corps.

Peut-être est-ce là notre ultime différence.

Préserver l’humain, ce n’est pas lutter contre la technologie.
C’est refuser de réduire la conscience à un algorithme.

La psychanalyse, dans ce contexte, a un rôle fondamental :
maintenir l’humain relié à sa vie émotionnelle, à son corps, à sa capacité de sentir — là où aucune machine ne pourra jamais aller.